LE TEMPS DES GITANS de Emir Kusturica


LE TEMPS DES GITANS

Titre original : Dom Za Vešanje
1988 – Yougoslavie / Angleterre / Italie
Genre : Comédie Dramatique
Réalisation : Emir Kusturica
Musique : Goran Bregovic
Scénario : Emir Kusturica et Gordan Mihic

Avec Davor Dujmovic, Bora Todorovic, Ljubica Adzovic, Husnija Hasirmovic, Sinolocka Trpkova et Zabit Memedov

Synopsis : Perhan est un jeune gitan ayant des pouvoirs télépathiques. Il est séduit par le monde du crime qui risque de détruire tous ceux qu’il aime.

J’en ai très peu parlé, mais j’adore le cinéma d’Emir Kusturica, bien que l’avouant, je l’ai découvert tardivement, en découvrant pas hasard au cinéma La Vie est un Miracle. C’était en 2004. Et j’avais adoré, me procurant l’instant suivant l’OST (double CD contenant en plus des extraits du film sur un second disque donc), et quelques titres en Blu-Ray, dont Arizona Dream, et ce fameux Temps des Gitans qui nous intéresse aujourd’hui, et qui des années après, reste sans doute mon Kusturica préféré, celui qui me semble le plus maitrisé, qui a à mes yeux le plus bel équilibre entre son côté fou, bruyant et comique et son côté dramatique, grâce à un scénario sous forme de tragédie. Mais oui, le cinéma de Kusturica reste un cinéma d’excès, un cinéma bruyant. Ce style lui colle à la peau, et il faut bien l’avouer, c’est le cas, même lorsque Kusturica récupère des stars montantes et tourne en anglais (Arizona Dream donc), ou même lorsqu’il signe des œuvres très mineures et moins poignantes, comme Promets Moi. Le Temps des Gitans donc, qui débarque à Cannes en 1989, c’est une œuvre importante, son troisième long métrage, un film où Kusturica commence à voir les choses vraiment en grands. Il s’inspire pour son film d’un fait divers tout d’abord, sur un commerce d’enfants. Puis il s’initie à la culture gitane quelques temps, et mélange ainsi les deux histoires pour nous conter celle de Perhan, un jeune homme, gitan, qui vit avec sa grand-mère, son oncle et sa jeune sœur qui a un souci de santé. Kusturica poussera le bouchon jusqu’à tourner son film dans la langue des gitans, le Romany. Le tournage lui va durer neuf mois (oui, rien que ça), et les acteurs seront quasiment tous non professionnels. Le Temps des Gitans, œuvre monstre et folle, et quoi de mieux pour nous immerger dans cette culture bien différente et dans cette sombre histoire que de montrer tout ça du point de vue d’un jeune, Perhan. Innocent au départ, découvrant le monde, ayant des rêves, qui va monter, et forcément, vite redescendre avec en bonus une grande gifle dans sa face.

Un peu comme celle que prend le spectateur devant un tel film. Le film est après tout un réel drame, un drame qui prend son temps, autant pour dépeindre le peuple concerné, ses croyances, sa façon de vivre, que pour nous emmener là où il veut. Perhan vit avec sa grand-mère, guérisseuse du village qui a des pouvoirs, son oncle qui ne fait que parier dans des jeux truqués et donc se retrouve constamment acculé dos au mur, et sa jeune sœur qui a un souci de santé, une jambe plus courte que l’autre. Alors que Kusturica a à peine commencé à dessiné les contours de ce qu’il veut raconter, Le Temps des Gitans éblouit déjà le spectateur. Il faut dire que le film n’est pas avare en séquences folles et bruyantes, mais également en humour, et en poésie. Il suffit de voir Perhan demande la main d’Azra à ses parents, qui refusent, et celui-ci décide de mettre fin à ses jours en se pendant devant l’église, accrochant la corde à la cloche de celle-ci. Résultant du coup forcément d’une pendaison ratée et d’un magnifique effet yoyo (élément récurent du cinéma de Kusturica tiens, il y avait également la pendaison avec des collants dans Arizona Dream). Puis peu de temps après vint la fameuse scène de la fête dans le lac, où là, c’est clairement la musique de son fidèle collaborateur de l’époque Goran Bregovic qui fait le boulot, parvenant à rendre la séquence, entre beauté culturelle et lyrisme visuel (avec encore un motif récurent du cinéma de Kusturica, qui fait flotter sa caméra et ses personnages), réellement marquante, et même osons le mot, émouvante. C’est après cette séquence d’ailleurs que Kusturica place alors véritablement les rouages de son intrigue, en amenant Perhan en voyage avec Ahmed, gitan qui a fait fortune grâce à un procédé simple. Il achète des enfants pour en faire des mendiants et des voleurs en Italie. Ayant une dette envers la famille de Perhan, Ahmed accepte d’amener la jeune sœur dans un hôpital pour qu’elle se fasse soigner, et prendra Perhan sous son aile, lui montrant finalement les bases de la vie : l’argent est roi, et lui aussi, en jouant le jeu, peut avoir la belle vie.

Bien entendu, comme dans toute tragédie, comme dans tout rêve, si c’est trop beau pour être vrai, c’est que ça ne l’est pas. Car Le Temps des Gitans, sous ses apparences de film bruyant, de film un peu fou et étrange, est avant tout un film sacrément sombre, voir amer par moment. Le destin de Perhan n’est pas franchement à envier, tant le jeune homme va dans un premier temps perdre le sens des réalités, en voulant devenir quelqu’un. Il reste néanmoins encore réaliste vis-à-vis de certains sujets (Ahmed et la fameuse maison qu’il doit lui construire), mais il est bien trop souvent aveuglé par l’argent, par son envie de réussite. Son retour dans son village pour retrouver Azra par exemple est un moment bien dur, lorsqu’il retrouve la jeune femme enceinte, et, persuadé que l’enfant ne peut pas être de lui, accepte de l’épouser à condition de vendre l’enfant une fois qu’il naitra. Durant son parcours, Perhan perd une part de son humanité, tout simplement. Mais quand il voudra la retrouver, il sera bien entendu trop tard, et tout cela ne peut que mal se terminer, pour lui, mais également pour tout ceux qu’il aime. Alors oui, il y a bien ce côté un peu magique, avec la grand-mère guérisseuse et les quelques pouvoirs de Perhan, mais cela n’en fait pas pour autant un film fantastique, ou un élément véritablement important (quoi que), mais cela permet d’ajouter en tout cas un peu de légèreté et de magie à un univers qui lui bouffe clairement ses personnages. Le film trouve clairement son équilibre entre ses genres, ses styles, et avance calmement mais sûrement là où il veut nous emmener, jusqu’à un final déchirant qui a parfaitement fonctionné sur moi. Oui, rien à redire, Le Temps des Gitans, c’est un grand Kusturica, un grand film tout court.

Les plus

Une vraie tragédie
Des moments poétiques très beaux
Un film dépaysant
La musique de Goran Bregovic

Les moins

Peut-être toujours trop fou et bruyant pour les détracteurs

En bref : Le Temps des Gitans, c’est probablement l’un des meilleurs films de Kusturica, à la fois fou, bruyant, drôle, mais aussi triste et très beau, avec son intrigue à base de gitans, de vente d’enfants et d’arnaques.

2 commentaires

  1. Je ne m’attendais pas à lire une critique sur un Kusturica ici. J’avoue que ton article est formidable, me donne envie de revenir à ce cinéaste que j’associe aux années 90, en ce qui me concerne, et que j’ai quelque peu délaissé.
    Je suis entré en Kusturica avec Underground, que j’avais beaucoup aimé. Et Arizona Dream bien sûr! Et puis, avec le temps, les gitans se sont éloignés de mon univers, tout comme la musique de Bregovic. Sans doute ce temps reviendra t il, peut être grâce à toi ? 😉

    1. Heureux de t’avoir surpris, mais pourquoi donc ? Mon blog a toujours traité de tous les cinémas sans discrimination haha 😉 Mais il est vrai que je n’ai que rarement parlé de lui, juste une fois avec La Vie est un Miracle. De temps en temps, une envie de gitans et de chansons bruyantes arrive, et je me sens dans l’obligation de revoir un de ses films. Possible qu’Arizona Dream y passe bientôt, ayant également le beau Blu-Ray. Underground par contre, jamais vu, la durée m’a toujours fait un peu peur, mais un jour je franchirais le cap.

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