DETENTION de John Hsu


DETENTION

Titre original : Fan Xiao – 返校
2019 – Taiwan
Genre : Fantastique
Réalisation : John Hsu
Musique : Liming Lu
Scénario : John Hsu, Fu Kai-ling et Chien Shi-keng
Avec Gingle Wang, Chin-Hua Tseng, Meng-Po Fu, Pen-yu Chang, Cecilia Choi, Ching-Ting Hsia et Yue-Ti Liu

Synopsis : En 1962 à Taiwan, durant la période de la loi martiale, Fang Ray-Shin, une étudiante du lycée Hillside Greenwood tombe amoureuse de son professeur Mr Chang. À l’époque, les livres jugés contre le gouvernement était bannis, la liberté très restreinte, mais Mr Chang a organisé un groupe de lecture avec d’autres professeurs et quelques étudiants. Mais quand Mr Chang disparaît, Wei-Chong, un étudiant, et Fang se réveillent au milieu de la nuit, dans l’école, vide…

Detention, à la base, c’est un jeu vidéo Taïwanais, et donc forcément, Detention au cinéma, en 2019, c’est une adaptation. Non, ne partez pas en courant, car Detention est possiblement la meilleure adaptation d’un jeu qu’il m’a été donné de voir. Un film qui a tout compris au scénario du jeu, à ses thèmes et ce qu’il voulait dire, et qui en a donc profité pour livrer une œuvre solide, respectueuse, et qui se suit avec plaisir, autant pour le connaisseur du jeu que pour celui qui n’y a pas touché. Ce dernier point est important, puisqu’il tient clairement du miracle. On s’en souvient de la scène en vue subjective de Doom, sauf que sans la manette en main, c’est vain. Rien de tout ça ici, Detention a été bien pensé, comme une œuvre de cinéma, et c’est encore plus un miracle lorsque l’on voit que John Hsu, le réalisateur et coscénariste du film, signe ici son premier long seulement, après quelques courts éparpillés sur 10 ans. Car visuellement, ça claque bien, et ce à tous les niveaux. Rien d’étonnant de voir que lors de sa projection au festival Golden Horse Awards (un festival à Taiwan), le film rafla le prix du meilleur nouveau réalisateur, du meilleur scénario adapté, des meilleurs effets visuels, de la meilleure direction artistique et de la meilleure chanson. Oui, ça fait un bon paquet de prix. La concurrence n’était peut-être pas bien rude après tout, mais ça fait quand même un paquet. Detention donc, c’est à la base un jeu horrifique, un survival horror. Mais avec un fond, et se situant à une période importante pour son pays, une période pas forcément bien joyeuse, une période de loi martiale, où lire certains ouvrages étaient interdits et passable de peine de mort. Même de parler librement était interdit. D’ailleurs, vous voulez rire un coup ? Le film est interdit en Chine, et il est interdit d’en parler sur un site internet Chinois. Comme quoi, a-t-on vraiment évolué depuis le temps ?

Detention donc, dés le départ, nous happe. Par sa réalité historique. Avant même qu’un quelconque élément horrifique ne débarque dans le récit, le climat du film, le climat politique et social de l’époque en réalité, nous explose au visage, et pose une ambiance lourde sur les personnages, mais du coup, sur les spectateurs également, pour peu que l’on y soit sensible. Detention, clairement, n’est pas un film joyeux, loin de là. Il se veut réaliste vis-à-vis de son sujet, et on a presque envie de dire que les éléments réalistes de son histoire, sa mise en image du climat politique et social de l’époque est bien plus flippant et oppressant que les moments horrifiques qui viendront par la suite. Ici, avoir en sa possession un livre interdit peut nous amener dans une cave pour y être torturé longuement avant de se prendre une balle dans la tête deux jours après. Dire le fond de sa pensée, pas mieux ! Ça ne plaisante clairement pas. C’est dans ce contexte bien tendu que l’on fait la connaissance de nos deux personnages principaux, la jeune Fang Ray-Shin, amoureuse de son professeur, et Wei Chong, un jeune homme amoureux de Fang, et qui fait parti du groupe de lecture, de livres interdits forcément, du professeur Chang. Sauf que le prof, c’est l’intérêt amoureux de la jeune Fang. Une histoire de trio amoureux vous me dites ? Et bien dans le fond, ça aurait été le cas, si Detention aurait été un film plus joyeux et dans un contexte différent. Car très rapidement, ça tourne mal, et ça vire à l’horreur, à coup d’école vide de nuit, de monstres divers et variés ayant un lien avec le contexte de l’époque, de scènes hallucinatoires, le tout entrecoupé de flashbacks pour bien comprendre comment nous en sommes arrivé là.

Et à tous les niveaux, Detention parvient à réussir ce qu’il entreprend, même si l’intrigue se fait un poil simplifiée par rapport au jeu, et que l’on pourra toujours dire que dans ses grandes lignes, c’est simple. Mais aucunement raté ni dénué d’intérêt. On pourrait bien dire que la partie horrifique, malgré des effets très corrects et des idées en pagaille, n’atteint pas la terreur qu’une telle intrigue aurait du permettre. Oui, Detention n’est pas un film qui va nous horrifier, mais dans tous les cas, cela reste un film qui nous tient en haleine du début à la fin, qui a de très belles idées, visuellement, et dans sa narration, et qui nous intéresse pour le sort des deux personnages principaux, même si le fin mot de l’histoire peut être deviné à l’avance par les plus attentifs. Dans ses derniers instants, plus contemplatifs, Detention parvient même à se faire plutôt surprenant par contre, relâchant alors la tension pour livrer quelques beaux moments, plus calmes. Et voir un film, surtout une adaptation d’un jeu vidéo, parvenir à maintenir un équilibre sur toute la durée entre une intrigue dramatique dans un contexte historique, le film d’horreur plutôt bien fichu et léché visuellement, c’est un miracle en soit. En réalité, plus que quelques simplifications, il y a bien quelques rares effets spéciaux fait par ordinateurs qui sonnent un peu plus faux, notamment dans le gymnase sur la fin, sans doute la faute à leur grande abondance dans ces dites scènes. Mais la découverte reste néanmoins une excellente surprise.

Les plus

Très beau visuellement
Le contexte historique et social
Des scènes horrifiques bien fichues
Soigné à tous les niveaux
Histoire simple mais prenante

Les moins

Quelques rares CGI trop voyants

 

En bref : Detention peut être fier de lui, il est sans doute une des meilleures adaptations de jeu vidéo. En tout cas, il est la plus sérieuse et la mieux fichue. Entre drame, film historique et authentique film d’horreur, l’ensemble se mélange très bien et offre un film à l’ambiance lourde, à défaut d’être terrifiant.

10 commentaires

  1. Moi a Hong-Kong, toi côté Taïwan, à croire qu’on s’est donné le mot pour faire theme commun. Enfin, presque parce que ton histoire me semble bien plus flippant que la mienne.
    Ça a l’air tentant. Pourquoi pas.

    1. Je viens de voir ça, et un peu de Japon aussi pour toi avant avec le culte et génial Baby Cart (à quand une sortie HD pour la saga ? Car mon coffret Wild Side a beau être joli, niveau son et image, certains des films ont une qualité laissant à désirer).
      Dés que ma tête sera bien reposée, attend toi à une masse de commentaires, vu tous les films cultes dont tu as parlé (oui, le Zahler également, le Herzog forcément que j’adore).
      Pour le Tsui Hark, c’est un des films du bonhomme que je n’ai pas vu, alors que je devrais je sais, surtout que je préférais son cinéma avant. Aujourd’hui, Tsui Hark m’intéresse moins, il s’éclate avec des CGI, mais ça pique quand même pas mal les yeux souvent je trouve, et ça me sort du film.
      En tout cas oui je conseille ce Detention. Facile d’accès (contrairement au jeu qu’il adapte, où il fallait faire un vrai effort pour comprendre absolument tout le sous texte), mais foutrement intéressant dans sa réalité sociale et historique, et du coup parvenant à être autant flippant dans ses tentatives horrifiques (ambiance bien tendue) que dans ses moments plus réalistes qui nous rappelle l’horreur de l’histoire.

      1. Et des moments rudes, l’histoire de la Chine n’en manque pas.
        Je me souviens d’un film sur le Massacre de Nankin (je n’ai plus le titre en tête) qui m’avait l’air sacrément éprouvant.

      2. Aucun titre sur le sujet ne me vient à l’esprit, mais ça pourrait m’intéresser ça.
        Et en parlant d’histoire rude, il y a forcément aussi le polémique film CAMP 731, sur les expérimentations lors de la seconde guerre mondiale, mais bon, ça prend déjà plus le chemin du film d’exploitation que du film totalement réfléchis sur cette période glauque de l’histoire.

      3. CITY OF LIFE AND DEATH, je t’avoue que je ne l’ai pas vu mais on m’en a dit le plus grand bien.
        « Camp 731 », dont le real est dailleurs mort il y a peu je crois, me semble assez trash, et très versé dans la propagande (mais quel film chinois ne l’est pas), moins trash Ceci dit que le réputé vomitif « philosophy of a knife » d’Iskanov sur le même sujet.

      4. Je prend note (je vais finir par avoir des titres de films à voir partout…).
        Ah je ne savais pas pour le décès du réalisateur. Il est très trash oui, notamment une scène qui m’avait marqué. Philosophy of a Knife, vu également. J’ai même le dvd collector, ainsi que les précédents métrages de Iskanov (Nails et Visions of Suffering). J’avais bien aimé. Bien trop long par contre, mais l’aspect choc pour le coup fonctionne du tonnerre, notamment une scène d’arrachage de dents qui dure bien 7 ou 8 bonnes minutes. Éprouvant ! Après, il est nécessaire je pense de ne pas oublier ces événements horribles de l’histoire qu’on ne trouvera jamais dans les livres d’écoles, ou même d’histoire souvent. Mais le film pose le souci des limites également.

      5. Après vérification, le réal de MEN BEHIND THE SUN est mort l’an dernier. J’ai du voir passer un hommage dans un Mad que j’ai feuilleté.
        Ce genre de film, me semble-t-il, a moins valeur historique qu’artistique (certes un peu tordue). On sait les asiatiques très fana de ce genre de mise en scène d’atrocités en tous genre, surtout quand, dans le cas présent, elles permettent de jouer la carte nationaliste à plein régime. Tout le problème est celui de la complaisance envers l’horreur, surtout au regard d’un fait historique. Iskanov travaille cette question de la souffrance dans ses films expérimentaux. J’ai vu « Nails », qui oscille entre le Pi de Aronofsky pour aspect obsessionnel, et Eraserhead sans la poésie de Lynch. Jamais poussé l’interminable « philosophy of a knife », qui ambitionne je pense de faire partager la souffrance au spectateur.
        Il y a d’autres approches, comme celle de Rithy Panh qui préfère l’image manquante quand il fait son documentaire sur « S-21, la Machine de Mort Khmer ».
        J’ai vu une fois sur Arte un très bon documentaire sur l’unité 731, fait par un français me semble-t-il.

      6. L’info était passée entre mes filets.
        Après, n’en déplaise à certains, ces films ont je pense de la valeur artistique, car niveau financier, ça doit être la misère à financer, pour finalement un retour d’investissement très limité. Donc les réalisateurs veulent vraiment traiter de ce sujet, et aller jusqu’au bout de leurs idées. Même si parfois, ça va trop loin.
        J’avais beaucoup aimé Nails à l’époque. Pas sûr que j’aime toujours autant aujourd’hui, mais j’explorais le cinéma underground et découvrais pas mal de choses inédites. J’avais même été en contact avec Andrey Iskanov et son ami Alexander Schevchenko, qui m’avaient autorisés à utiliser les musiques des films pour mes courts métrages. Mais Nails était intéressant dans son contexte, avec cette réalité surréaliste qui s’ouvre au personnage, comme une délivrance, qui était clairement une critique du pays et de son système. Après le budget était bien réduit (500 dollars seulement de mémoire), mais l’effort était louable. Iskanov a apparemment intégralement remonté son second film (nouvelles scènes, pleins de scènes supprimées, nouveau sous texte, nouvelle ost), je serais curieux de voir ça, ayant trouvé Visions of Suffering trop long malgré des idées.
        Oh ce docu m’intéresserait bien, il faudrait que je vois si Arte n’a pas uploadé le documentaire sur leur site ou voir youtube, sait-on jamais.

      7. Je serais curieux de voir « visions of suffering » avec ce nouveau montage. Je pense en effet que ça ne peux pas lui faire de mal.
        Je ne savais pas que tu etais si « intime » avec Iskanov. C’est super intéressant, du coup tu as un regard plus affûté sur son travail !

      8. De même, surtout qu’apparemment, il y a une demi-heure en moins, et ça pourrait aider le film.
        Oh je lui parlais pas mal, à l’époque, où Myspace était encode à la mode haha. Un peu perdu de vu depuis, même si je dois toujours l’avoir comme ami sur Facebook, mais comme je n’y suis jamais…

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