THE FOREST OF LOVE DEEP CUT (愛なき森で叫べ) de Sono Sion (2020)

THE FOREST OR LOVE DEEP CUT

Titre original : Ai Naki Mori de Sakebe – 愛なき森で叫べ
2020 – Japon
Genre : Drame
Durée : 7 épisodes
Réalisation : Sono Sion
Musique : Katoh Kenji
Scénario : Sono Sion

Avec Shîna Kippei, Mitsushima Shinnosuke, Minami Kyoko, Kamataki Eri, Kawamura Natsuki, Nakaya Yuzuka, Hasegawa Dai et Denden

Synopsis : Murata Joe est un homme sans merci qui utilise son charisme pour manipuler ceux qui l’entourent. Murata fait la rencontre de Shin et d’un groupe de cinéastes en herbe déterminés à faire de la relation turbulente entre Murata et Mitsuko le prochain sujet de leur film. Alors que ce petit monde se rapproche durant le tournage, mensonges et vérités s’entremêlent, et les limites de l’humanité sont mises à l’essai, donnant lieu à des actes épouvantables.

Les versions longues ou alternatives des films de Sono Sion ne sont pas rares. Love Exposure, son film fleuve, son film somme, en 2008, durait 3h57, et pourtant, plus d’une heure fut coupée, et une heure fut rajoutée au montage pour la sortie au Japon de la version TV Extended Cut. En résultait un film très proche de l’original forcément, le cœur étant le même, la narration également, mais un film où les éléments que le public aimait étaient encore plus présents. En gros, ça raconte la même chose, mais avec plus de détails. Guilty of Romance fut lui coupé d’environ 30 minutes lors de son exploitation hors du Japon. Sauf que là, c’était carrément un personnage et donc un acte du film qui partait à la benne. Alors oui, dans le fond, cela ne changeait pas dramaticalement l’œuvre, mais lui retirait un peu de substance. Car Sono Sion tourne vite, tourne beaucoup, et donc ces métrages sont souvent longs. D’ailleurs, réflexion personnelle, c’est souvent lorsqu’il vise en dessous de deux heures que je trouve ces films moins bons (Tokyo Tribe, The Land of Hope), ou carrément mauvais (The Virgin Pscyhics). The Forest of Love, tourné en 2019 et sorti en Octobre 2019 sur Netflix, durait 2h30. J’avais beaucoup aimé ce chaos organisé, malsain, qui ne prend pas le spectateur par la main et l’emmène dans des contrées parfois grotesques, humoristiques, douces, puis gores, sauvages, malsaines. Mais c’est vrai que le film n’était pas parfait pour autant, avait ses zones d’ombres, son montage était par moment ingénieux, à d’autres moments moins. Et bien nous voilà aujourd’hui avec The Forest of Love Deep Cut, la version longue, telle qu’elle était prévue au départ, à savoir 7 épisodes de durée parfois variable, pour une durée totale de quasi 5h, 4h40 pour être exact. 2h10 en plus donc, qui ne viennent encore une fois pas chambouler de manière drastique le traitement ou du moins l’histoire racontée, mais qui lui rajoutent de la consistance. Le montage semble plus affuté, par moment plus logique même, certaines scènes sont allongées, d’autres sont totalement nouvelles, le passé de chaque personnage est plus développé, plus explicite, et Sono Sion distille un peu partout dans son récit des indices qui peuvent mener le spectateur sur la voie de la vérité, sur la voie du final, qui en gros, reste basiquement le même, dans les faits, malgré une nouvelle scène pouvant donner une toute autre signification.

Mais voilà, oui, dans les faits, nous voilà donc encore une fois avec trois intrigues, trois groupes de personnages, qui se croisent, font un bout de chemin ensembles, s’aiment, se manipulent, se torturent, se tuent. Il y a bien entendu Mitsuko et Taeko, leur traumatisme 10 ans plus tôt lorsqu’au lycée elles devaient jouer la pièce Romeo & Juliette, et que tout fut chamboulé lors de la mort de l’actrice jouant Romeo. Puis il y a Jay, Shin et quelques autres, cinéastes en herbe, les idées plein la tête, les étoiles pleins les yeux, qui en croisant la route de Mitsuko et Taeko, vont finalement croiser la route du personnage clé de l’intrigue, Murata, personnage charismatique et manipulateur. Cette version Deep Cut, sans changer ce qu’il raconte, prend plus son temps, développe mieux ses personnages, et ainsi, on les connaît tous mieux avant même que les atrocités ne commencent. Mais le malaise lui est déjà présent, parfois là où on ne l’attend pas, les ruptures de styles et de tons étant encore plus nombreuses qu’avant. Pour preuve, Sono Sion se permet même de rajouter, à chaque début d’épisodes, des personnages, certes peu utiles, mais servant à rappeler, longtemps avant que l’intrigue ne se lance, que tout ceci est vaguement basé sur une histoire vraie, que des meurtres ont lieu, et que le métrage va inexorablement nous y amener. Le tout bercé par les musiques passant à la radio, avant d’enchainer, immanquablement, sur une autre période, que cela soit 1985 pour le passé de nos jeunes filles en quête d’identité, ou 1995 pour le gros de l’intrigue. Mais en tout cas, les personnages ont bien plus de chair, d’épaisseur. Dès le premier épisode, nous passons bien plus de temps aux côtés de ses jeunes filles insouciantes dans les années 80. Mais c’est la même pour tout le monde. Dans l’épisode 3 par exemple, le métrage fait la part belle à Murata, et se moque quelque peu de nous, spectateurs, lors d’un dialogue excellent où celui-ci s’affiche comme un défendeur de la femme, de la liberté de pensée, alors que l’on sait très bien que Murata est l’exact opposé de tout cela, que ses paroles ne sont que du venin. Bien entendu, on pourra toujours dire que certaines scènes ajoutées finalement ne font pas avancer l’intrigue, ou le reste, comme les scènes que Jay, Shin et le reste de la bande tournent.

Pendant parfois de longues minutes, nous assistons au tournage de scènes, où l’équipe fantasme le passé de Murata, avant même de l’avoir rencontré, ce qui nous ramène forcément à Why Don’t You Play in Hell ? Inutile ? Dans le fond oui, mais totalement maitrisé, fluide au possible même dans son chaos le plus intégral. C’est justement dans cette version bien plus longue que The Forest of Love, qui me donnait l’impression d’être un best of de Sono Sion dans sa version courte (un peu de Cold Fish, de Himizu, de toute sa filmographie), que le métrage s’affranchit en quelque sorte de son côté best of, jouissif pourtant et réussi, pour être en quelque sorte un deuxième film somme dans sa carrière. Love Exposure en 2008 était un film somme, où Sono Sion laissait ses thématiques habituelles exploser dans un film proprement génial et très proche du chef d’œuvre. En 2019, enfin, 2020 pour cette version, Sono Sion nous refait la même chose, laissant toutes les thématiques développées depuis 2008 exploser à l’écran dans ce que l’on pourrait considérer comme un anti Love Exposure, son opposé, sa part sombre. Car oui, si l’œuvre de Sono Sion n’a jamais été véritablement joyeuse ou optimiste, passé Love Exposure, il avait franchit un cap avec quelques œuvres assez radicales.

The Forest of Love Deep Cut en est la somme, la finalité. Mieux, il distille dans cette version longue des indices proprement saisissants, comme lors de cette discussion anodine lors de l’épisode 5 entre Taeko et Mitsuko, où Mitsuko, jusque là femme objet, femme dominée, déglinguée dans sa tête par Murata, tente de pousser Taeko à bout, à la forcer à continuer leur périple, avant qu’elle ne s’éloigne, et que le spectateur ne remarque, furtivement, lors d’un rapide passage dans un rayon de lumière judicieusement placé, que Mitsuko simule, manipule elle aussi. Ce qui amène logiquement au final que l’on connaît déjà. Un tour de force, simple, mais prouvant deux choses. Sono Sion, malgré l’aspect souvent chaotique de son cinéma, sait ce qu’il fait et maîtrise son art, sa narration, ses rebondissements. Et confirme que Kamataki Eri, qui passait pour une simple victime dominée durant 85% du métrage original, est finalement une excellente actrice. Du coup forcément, moi, je suis conquis, et j’y retrouve ici l’opposé de Love Exposure dans ses thématiques, mais aussi son double dans sa façon de faire. Quand à conseiller ou non cette version, cela dépendra bien entendu de votre affinité avec le cinéma de Sono Sion. Si vous avez aimé la version courte et qu’elle vous suffit, bien entendu que cette version longue n’est pas un must see. Même si elle est plus complète et plus aboutie.

Les plus

Shina Kippei excellent en charmeur manipulateur
Kamataki Eri, excellente de bout en bout
Beaucoup de thèmes, de genre, de styles
Un film sur lequel pèse constamment une ambiance malsaine
Par moment, c’est grotesque, drôle, puis gore
Plus abouti sur de nombreux aspects comparé au film

Les moins

Le cinéma de Sono Sion dans tous ces excès : pas pour tous

En bref : Si cette version Deep Cut ne vient pas changer littéralement le visage de l’œuvre, elle lui ajoute pas mal d’éléments, de background, d’éléments narratifs, de petits détails qui en font un film mieux pensé, plus fluide parfois. Et on se retrouve devant quasi 5h de chaos organisé, maitrisé, malsain souvent, mais oh combien jubilatoire.

4 réflexions sur « THE FOREST OF LOVE DEEP CUT (愛なき森で叫べ) de Sono Sion (2020) »

  1. Merci d’avoir pris le temps d’expliquer ce qu’apportait cette « version longue » découpée en épisodes. Comme tu le sais, je ne suis pas fan du film de base, donc je passerai mon chemin.

    PS : comment faire pour s’abonner ? Je ne vois pas d’option.

    1. Merci à toi d’avoir pris le temps de lire cet avis sur une oeuvre dont tu connaissais déjà une bonne moitié du contenu du coup 😀
      Après j’ai eu l’impression durant la vision que AI NOKI MORI DE SAKEBE avait été vraiment conçu pour un tel découpage (j’avais trouvé que la version film tournait par moment en rond, ou était maladroit sur certains trucs, alors que j’ai vraiment dévoré cette version longue).

      Et ah, euh, bonne question, je n’y avais même pas pensé, je file voir comment rajouter un bouton ou un truc !

      1. Et je ne reçois pas de notif’ quand tu réponds à l’un de mes com’ … (désolé je sais que tu es occupé ce n’est pas urgent ahahah)

        PS : ça y est y’a un bouton pour être prévenu des nouveaux articles

        1. Rah, j’y connais rien, Ceeeeeeeeed !!!!!! 😀

          Bon, comme il n’a pas l’air dispo aujourd’hui, j’ai trouvé un truc pour l’abonnement, je ne sais pas si c’est la même chose qu’avant, j’ai rajouté un truc dans le menu de droite, niveau commentaires et tout. Je ne sais pas si c’est de ça dont tu parlais.

          Et je t’annonce fiérrement que j’ai passé la barre des 250 articles revu, avec les bonnes photos qui ne pointent pas vers l’ancien blog. 250 sur 2457….

          Pour me détendre ce soir, et rester dans la thématique de l’article, tiens, un petit COLD FISH peut-être (super pour le moral haha).

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